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Mado

Posted in: Reading , French

Il s’était perdu dans cette observation rêveuse, quand une main fine se posa sur sa nuque. Il reconnut tout de suite la voix de Mado:

“Tu aimes les gâteaux, toi?… Oui? Alors, viens chez moi, on va manger des gâteaux.”

Et comme Olivier, les pieds en dedans, la bouche serrée et les yeux trop grands, hésitait:

“Mais viens donc! Est-on timide? Tiens, porte le paquet, tu es un homme, après tout!”

Elle lui mit dans les mains le paquet rose en forme de pyramide avec le traditionnel ruban l’attachant au sommet et lui recommanda de le tenir par en dessous. Il monta les escaliers dans son sillage parfumé. A chaque demi-étage, elle se retournait en lui adressant un sourire encourageant. Il passa un peu plus vite devant le palier du troisième étage où habitaient ses cousins.

Ils pénétrèrent dans un studio moderne qui sentait la poudre de riz et la cigarette anglaise. Elle lui fit signe de poser le paquet sur une table basse dont la glace biseautée emprisonnait un napperon de dentelle.

“Assieds-toi où tu voudras.”

Après un bref “Tu permets?” elle quitta sa robe fleurie et apparut dans une parure de rayonne couleur tilleul. Avec la même simplicité, elle dégrafa ses jarretelles et fit rouler ses bas de soie jusqu’à ses chevilles. Ses jolis pieds dansèrent un instant avant de glisser dans des mules en satin vert. Elle enfila ensuite un peignoir brillant, orné de marabout, drapé sur le buste et à manches kimono.

“Tu m’attends un peu? Je vais préparer le thé. Dis-moi, comment tu t’appelles?”

- Olivier Châteauneuf

- Je t’appelerai Olivier. Moi, c’est Mado.”

L’enfant quitta une chauffeuse pour aller s’asseoir sur un pouf rond recouvert de velours gris perle. Autour de lui, il y avait abondance de miroirs, certains encadrés de bois argenté, d’autres, les plus grands, encastrés dans du noyer sculpté en forme de grappes et de fruits. Les murs, revêtus d’une épaisse matière décorative, étaient découpés en losanges aux angles desquels un bouton doré donnait une idée de capitonnage. Sur une coiffeuse ornée de tiroirs et de faux tiroirs galbés, avec une psyché ovale, de nombreux flacons s’étalaient en désordre: crèmes de beauté Phébel, Simon, Malacéine, grosses boîtes rondes de poudre de riz Caron, houppes de cygne de tons pastels, vaseline pure Panafieu pour le démaquillage, vaporisateurs à eau de toilette et à brillantine, parfum “Soir Hindou”, fards et rouges à lèvres marque Louis-Philippe, et aussi des accessoires de toilette en nacre, des pinces à épiler et des ciseaux, l’écrin d’un nécessaire à ongles…

Au pied d’un lit bateau, des revues et des magazines: _Lisez-moi bleu, Séduction, Les OEuvres libres, Pour lire à deux_, un roman de Binet-Valmer, _Le Désir_, un autre de Victor Margueritte dans la _Select-Collection_. Un peu partout, des partitions de chansonnettes avec des reproductions de photographies dans des tons bistres, mauves ou verts: Milton, Alibert, Mireille, Biscot, La Môme Piaf, Marie Dubas. Près d’un phonographe portatif _Parisonor_ et d’une pile de disques dans leurs enveloppes de papier kraft percées d’un oeil rond, les deux chiens Ric et Rac étaient couchés dans une corbeille d’osier. Parfois l’un d’eux se levait, tournait en rond et se recouchait. On entendait alors la frêle note d’un grelot.

Mado revint bientôt de la cuisine d’un pas décidé, portant un plateau noir laqué garni d’un service à thé en chine et d’assiettes hexagonales sur lesquelles étaient placées des serviettes ajourés et des cuillères dorées.

“J’ai pensé que tu aimerais les mokas…”

Ainsi, elle avait acheté les gâteaux avant même de l’inviter. Olivier, un peu gêné, prenait des airs de monsieur en visite. Il faisait son museau de souris et il se sentait assez mal à l’aise pour avoir envie de fuir. Autour de lui, il jetait des regards à la fois curieux et apeurés et tous ses gestes devenaient maladroits. Il se demanda quelle bêtise il allait encore faire et se tint très raide. Il n’avait jamais mangé de gâteaux autrement qu’en y mordant à pleines dents, même avec Virginie. Aussi attendit-il que la Princesse commençât à déguster sa tartelette et à boire sa première gorgée de thé pour l’imiter, en pinçant l’anse de la tasse et en déployant les autres doigts en éventail. Albertine ou Mme Papa agissant ainsi, il les aurait accusées de faire “des chichis”, mais Mado, c’était autre chose!

Elle sentait bon. Parfois son peignoir s’écartait et montrait ses genoux ronds ou la naissance de sa poitrine. Ses cheveux bouclés paraissaient irréels. Entre deux bouchées, ses jolies lèvres laissaient passer des mots très doux, des “C’est gentil”, des “Tu es mon ami”, des “On est gourmands, s’ pas?” En fait, elle pensait à cette nuit où elle l’avait rencontré place du Tertre, accroupi derrière ses chaises et ses tables. Ce soir-là, elle avait rompu avec un ami et la fuite de l’enfant lui avait paru symbolique.

Olivier, son assiette à la main, ne s’en tirait pas trop mal. Le thé répandait un parfum de jasmin et il avait l’impression de boire des fleurs.

“Encore un gâteau? Mais si! Prends le millefeuille… Mange donc avec tes doigts, tiens!”

Elle lui donna l’exemple. Peu à peu, il s’habituait. Un rayon de soleil filtré par les rideaux en voile jetait des taches dorées dans la pièce et il faisait chaud. Il regarda Mado croiser les jambes et, après une hésitation, il en fit autant. Ils parlaient à peine. Elle disait: “C’est bon, non?” et il faisait oui oui d’un mouvement de tête décidé. Elle lui posa quelques questions le concernant et il répondit vite sans paroles inutiles. Elle lui demanda:

“Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand?”

Il resta un instant interdit. Que faire quand on est grand? Il lui sembla qu’il n’y avait plus rien à faire: on était grand, voilà tout. Puis il se souvint que son instituteur, le père Bibiche, avait posé une question semblable pour une “compote” de français. Il avait rédigé une histoire compliquée où il était successivement marin, capitaine de cuirassier, chanteur d’opéra (comme Jan Kiepura), explorateur et prince de Monaco. La note avait été _3 sur 10_ et Bibiche avait écrit en marge à l’encre rouge: _Ne forçons point notre talent_. Tout cela passa raidement dans sa pensée et il répondit à Mado:

“Je me marierai.”

Elle ne savait pas qu’il avait envie d’ajouter “avec vous”. Elle éclata de rire, lui tapota la joue et répéta:

“Oh non! oh non! pas ça, tu es bien trop joli, Olivier.”

_Olivier…_ Comme elle prononçait bien son prénom! elle alluma une cigarette à bout doré. Sur le bord de sa tasse, elle avait laissé un baiser de rouge à lèvres. Il y en eut un second sur sa cigarette. La Savoyarde sonna ses douze coups. Olivier pensa à Elodie. Il savait qu’elle avait acheté deux friands chez le charcutier en lui disant qu’ils les mangeraient à midi tous les deux dans la petite cuisine. Comment lui avouerait-il qu’il n’avait pas faim? Quelque chose lui disait qu’il devait taire cette visite chez la Princesse, non parce que c’était mal, mais parce qu’il ne voulait pas voir ces instants abîmés par des commentaires.

Taken from “Les Allumettes suédoises” by Robert Sabatier