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Le Grand-Père

Posted in: French

Cela se passait comme dans le songe. Il y avait tant d’années qu’il répétait tous les jours les mêmes gestes – tant d’années: toute une vie – qu’il était devenu, à l’égard de bien des choses, comme un somnambule. On aurait dit qu’il ne nous voyait pas du tout et qu’il mangeait sans le savoir, sans hâte et sans lenteur, avec un air d’application et d’ignorance tout semblable à celui qu’il avait dans le travail.

(…)

Le visage de mon grand-père est encore présent à mon esprit, et je sais bien, aujourd’hui d’où il tirait ce pli sombre, cette gravité plus pathétique que celle du penseur. Encore le repas était-il une activité, mais cela fini, mon grand-père ne trouvait plus rien que du vide où trébucher. Car il n’était pas toujours d’humeur à se coucher encore.

C’était pour lui, l’instant le plus désolé de la journée. Dans ces heures de délassement et de loisirs, il se livrait à ses plus noires humeurs. Que de fois n’ai-je pas saisi sur son visage les marques de la lutte douloureuse qu’il livrait contre sa colère! Mais la colère était toujours prête à jaillir et si difficile à courber! Ah, vraiment, la prison même eût mieux valu! Du moins, une prison ne s’est-elle jamais donnée pour une oasis. Mais que dire d’une prison qui ne s’avoue pas pour telle, qui, sur la fin du jour, entrebâille sa porte comme si de rien n’était, qui joue à faire semblant?

Telle est la force humaine, cependant, qu’au-délà du désespoir, elle conserve encore des richesses. Et la résignation est une apparence si douteuse!… Résigné, il ne l’était pas; autrement, je ne lui aurais pas vu, certains soirs, ce visage bouleversé, comme si une excédante question, jamais résolue, se fût encore une fois posée à son esprit.

Ces heures dont il ne savait que faire, il les passait à se tourmenter, réclamant à grands cris que nous lui laissions la paix, comme s’il y avait eu en lui la moindre paix, que nous eussions pu troubler de nos jeux. “La paix! Laissez-moi donc tranquille!” Et, malgré notre obéissance, il s’abîmait dans des fureurs dont nous ne sentions, hélas, que l’injustice.

Mais on le voyait soudain au milieu des ses violences s’interrompre et s’asseoir sur une chaise. Il regardait, avec un étonnement comme stupide, tout ce qui l’entourait: sa table de travail, le fourneau, la belle horloge elle-même, qu’il ne semblait plus reconnaître, tout ce décor des jours… Et il demeurait ainsi, jusqu’au moment où, tout d’un coup, il se décidait à se “jeter au panier”, c’est-à-dire à se coucher.

Pas plus que manger n’était un plaisir, se coucher n’était un repos. Il le faisait toujours, non pas comme un homme fatigué qui s’abandonne au sommeil, escomptant pour le lendemain la joie, mais comme un vaincu qui n’escompte pour le lendemain que de retourner à sa chaîne, avec quoi il ferait aussi bien de s’étrangler. Qui fuit lâchement dans le sommeil chercher un oubli que ne lui permettent pas toujours ses rêves…

Taken from “Le pain des rêves” by Louis Guilloux.